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Que peuvent apporter les processus Ipbes et CDB à la lutte contre la désertification ?

Que peuvent apporter les processus Ipbes et CDB à la lutte contre la désertification ?

Hélène Soubelet, docteur vétérinaire et actuelle directrice générale de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), nous éclaire à travers un article sur les liens qui peuvent être fait entre le travail de l’IPBES (Plateforme intergouvernemental scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) sur la restauration des écosystèmes en intégrant l’importance de la notion de co-bénéfice des actions menées pour la biodiversité, le climat, la santé, l’eau et l’alimentation, et la lutte contre la désertification, la dégradation des terres et des sols.

Au sommet de Rio en 1992, trois conventions pour protéger l’environnement et se saisir collectivement des principaux enjeux des prochaines décennies ont été actées : la convention sur la diversité biologique (CBD), la convention cadre sur les changements climatiques (CCNUCC) et la convention sur la lutte contre la désertification (UNCCD).

Faire converger les enjeux pour augmenter les synergies

Une des ambitions à Rio était que ces trois processus avancent conjointement pour un bénéfice commun. Force est de constater que cela a rarement été le cas, avec par exemple des agendas différents ou des communautés scientifiques disjointes proposant des solutions en silos, impactant parfois les deux autres conventions. En effet, des divergences significatives apparaissent dès que sont abordées les stratégies et les options à privilégier pour résoudre les problèmes de restauration de la biodiversité, d’atténuation et d’adaptation au changement climatique ou de lutte contre la désertification.

La difficulté à faire converger les trois conventions environnement est illustrée par la lenteur de mise en œuvre des plans nationaux déployant le cadre mondial pour la biodiversité. Sur 196 Etats parties, seuls 44 avaient transmis leur plan à la CDB en janvier 2025.

Cela s’explique par des priorités nationales qui peuvent être très diverses, reflétant des conceptions du monde différentes, par les tensions habituelles autour du développement économique, par la complexité à prendre en compte les interactions, compromis et synergies avec d’autres enjeux environnementaux (climat, eau ou agriculture).

Une tension très importante se cristallise autour des terres : la CDB ambitionne de les conserver et de les restaurer pour préserver les fonctions écologiques essentielles aux écosystèmes et aux humains, l’UNCCD préconise des pratiques qui évitent, réduisent ou inverse la désertification pour permettre une bonne qualité de vie humaine dans les régions affectées et la CCNUCC préconise des usages des terres à grande échelle, par exemple les cultures énergétiques ou des stratégies d’afforestation pour diminuer les énergies fossiles et réduire les impacts du changement climatique pour l’ensemble du vivant.

Faire converger les solutions pour ne pas nuire

Ajoutant à la complexité, aujourd’hui, l’urgence politique se porte exclusivement sur le climat dont les conséquences sont bien comprises et l’ampleur est mondiale. La CDB et l’UNCCD ne bénéficient pas de la même audience et leurs enjeux, pourtant cruciaux en termes de qualité de vie sur terre, passent au second plan. Or certaines solutions, en particulier les solutions technologiques d’atténuation du changement climatique, déployées à grande échelle représentent un mauvais compromis pour la biodiversité ou pour la lutte contre la désertification, car elles pourraient utiliser une grande surface terrestre ou l’altérer par de la pollution additionnelle (par exemple pesticides utilisés pour entretenir les fermes de panneaux solaires, déforestation induite par l’usage de la biomasse bois en tant que combustible dit « renouvelable »).

Il est donc indispensable de mettre en œuvre des solutions qui représentent les meilleurs compromis pour répondre simultanément, et au même niveau de priorité, à l’ensemble des grands défis planétaires. Cette nécessité a fait l’objet d’une résolution, adoptée à la Cop 16 biodiversité en 2024, notant que les liens entre biodiversité et climat étaient importants et que les solutions climatiques ne devaient pas éroder le vivant. Mais ce sont les deux autres conventions qui ont le plus d’objectifs en communs autour des terres. En effet, si ces dernières sont un outil pour les actions climatiques, elles sont un objectif pour les actions de restauration de la biodiversité ou de lutte contre la désertification.

Restaurer la nature

Au départ le focus de la convention sur la diversité biologique était sur la conservation, mais les récents travaux scientifiques, comme le rapport Nexus Biodiversité, climat, santé, eau et alimentation met en avant que la restauration des écosystèmes regroupe des actions qui ont le plus d’effets positifs sur l’ensemble des éléments du nexus étudié.

La littérature scientifique documente de nombreux bénéfices entre agriculture, climat et biodiversité liés à la planification territoriale durable et à la baisse significative des pressions sur la biodiversité (en particulier le changement d’usage des sols et la pollution). La restauration de la nature reste cependant l’action la plus puissante selon le dernier apport Nexus de l’Ipbes. Seuls des écosystèmes fonctionnels et de grande intégrité écologique permettent de conserver des fonctions écologiques procurant résilience et résistance aux aléas externes comme la sécheresse.

Sortir des visions extractivistes dominantes

En termes de moyens, la convention de lutte contre la désertification semble faire plus appel aux solutions basées sur les écosystèmes, envisageant plus résolument la régénération naturelle et le non agir que sa cousine relative au climat, dont les imaginaires sont encore très tournés vers les technologies et les innovations. Or l’Ipbes, la plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques a identifié le changement des visions comme un des leviers majeurs pour transformer nos actions et les rendre durables. Elle a aussi identifié que si la technologie pouvait avoir de bons résultats, ses externalités pouvaient être massives si elles n’étaient pas anticipées.

L’Ipbes identifie trois causes sous-jacentes qui maintiennent le statut quo et dégradent la qualité de vie : la déconnexion et la domination sur la nature et certains groupes humains marginalisés, la concentration du pouvoir et de la richesse, la priorité aux gains matériels, individuels et de courts termes. Ces causes expliquent probablement également l’inaction climatique et l’inefficacité de la lutte contre la désertification.

Intégration des différentes parties prenantes aux processus de décision

L’inclusivité est une nécessité pour le changement de vision, mais une source de difficultés qui demande des moyens humains, matériels, institutionnels considérables. Il faut notamment favoriser l’encapacitation de parties prenantes qui ont été jusqu’à présent peu présentes dans le débat public (les femmes, les jeunes, les peuples indigènes et communautés locales) et l’implication de tous les ministères publics

La CBD a acquis une grande expertise dans la prise en compte et la participation effectives des peuples indigènes et communautés locales avec de nombreuses décisions renforçant et clarifiant le cadre de cet enjeu. La 16ème conférence des parties a notamment adoptée un programme de travail complet, a acté la création d’un organe subsidiaire pour suivre ce sujet, conseiller et agir avec et pour les peuples autochtones et communautés locales. La CDB a également reconnu le rôle particulier des personnes d’ascendance africaine et des collectifs incarnant les modes de vies traditionnels dans l’atteinte de ses objectifs.

Les deux autres conventions de Rio pourrait bénéficier de l’expérience acquise au sein de la CDB et de l’Ipbes pour mieux prendre en compte les visions et valeurs multiples qui font la richesse de notre monde et qui sont sans doute un pré-requis au déploiement du changement transformateur de nos pratiques et structures indispensable pour garantir notre survie à moyen et long terme.

Urgence à agir

L’Ipbes, relayé par la CDB indiquent qu’il est urgent d’agir car l’incapacité à lutter contre ces trois crises interconnectées crée des coûts économiques et non économiques inacceptables, compromettant la qualité de vie humaine et la fourniture de services comme la production de nourriture, d’eau douce, de fibres, ainsi que la richesse de la vie sociale, culturelle et spirituelle.

Pour aller plus loin : 

Dégradation et restauration des terres. Principaux messages de l’évaluation IPBES 

Biodiversité, eau, alimentation, santé, climat : tout est lié ! 

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