La dégradation des terres est une crise silencieuse mais dévastatrice. Selon la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), près de 40 % des terres mondiales sont dégradées, menaçant climats, biodiversité et les moyens de subsistance d’une moitié de l’humanité. La COP16 sur la désertification, qui s’est tenue à Ryad en Arabie Saoudite en décembre 2024, affichait l’ambitieux objectif de restaurer 1,5 milliard d’hectares d’ici 2030 pour un monde neutre en dégradation des terres. Pendant que les seules contributions nationales au changement climatique impliqueraient 1 milliard d’hectares d’ici 2060 pour les efforts de séquestration du carbone via l’afforestation et la restauration des écosystèmes. La terre devient le centre de tous les enjeux.
Pour les agriculteurs, la bonne nouvelle est que les solutions techniques abondent. Et plutôt que se livrer à de seules et répétitives incantations sur le « besoin de 2600 milliards de dollars d’ici 2030 » (rapport CNULD décembre 2024), le véritable enjeu ne consisterait-il pas à convenir d’abord d’un consensus sur les conditions socio-économiques et géopolitiques de leur mise en œuvre. Comment ? Prioritairement en s’appuyant sur les 866 millions d’agriculteurs dans le monde en valorisant mieux leur travail en termes de services rendus à la société et en garantissant un juste revenu pour la nourriture qu’ils produisent. Rappelons au passage que contrairement aux idées reçues, plus de 75 % de celle-ci est produite par les petites et moyennes agricultures familiales et dont la jeunesse est furieusement en quête d’un espoir d’avenir ;
Le dérèglement climatique exacerbe un paradoxe : notamment dans les régions semi-arides qui subissent à la fois sécheresses récurrentes et inondations brutales, érodant gravement les sols agricoles. Mais ces phénomènes se multiplient sur la planète y compris dans les régions tempérées qui ne sont désormais plus à l’abri. Les solutions les plus efficaces sont celles qui favorisent l’infiltration des eaux de pluie. L’Afrique sahélienne peut-elle nous inspirer ? Les exemples de modestes infrastructures comme les haies vives ou les diguettes filtrantes, ou même l’encouragement des termites pour creuser des galeries, ont prouvé leur capacité à transformer des terres imperméables en pâturages fertiles.
Au-delà de la gestion de l’eau, l’agroécologie propose des approches intégrées pour optimiser plutôt que contrarier les forces de la nature. L’association de diverses plantes dans les cultures assure une couverture végétale maximale, réduisant le ruissellement, favorisant l’infiltration et augmentant l’absorption de dioxyde de carbone. Ces pratiques protègent les sols de l’érosion et enrichissent leur fertilité, notamment par l’intégration de légumineuses qui fixent l’azote atmosphérique, réduisant le besoin d’engrais coûteux et polluants. L’apport régulier de matières organiques (pailles, fumiers) est crucial pour restaurer l’humus, et l’intégration de l’élevage permet de valoriser les sous-produits agricoles en fertilisants naturels. Des systèmes agroforestiers, comme la présence d’arbres Faidherbia albida dans les champs, peuvent doubler, voire tripler, les rendements céréaliers tout en fournissant du fourrage et en enrichissant les sols.
L’histoire agraire du Mali par exemple est édifiante sur la pertinence de ces approches. L’adoption de la traction animale a transformé des « champs de brousse » cultivés épisodiquement en parcelles annuellement fertiles grâce à l’apport accru de fumier et au maintien d’arbres bénéfiques. Cependant, l’arrivée de la moto-mécanisation, en déboisant et en déplaçant la main-d’œuvre sans offrir d’alternatives, soulève des questions fondamentales sur l’intérêt général et de création de revenus. Si la mécanisation doit viser à réduire la pénibilité du travail et accroître la productivité, elle doit le faire sans générer de chômage ni de dégâts environnementaux. La traction animale, par exemple, peut augmenter conjointement rendements et productivité par travailleur sans expulsion de main-d’œuvre. Des producteurs en Europe, notamment viticoles, l’ont bien compris.
Les conférences des Parties comme la COP16 devraient être un catalyseur pour des alliances multi-acteurs, associant fonctionnaires, universitaires, organisations paysannes et organismes de développement. Le simple réalisme et l’histoire mettent en évidence qu’aucun de ces acteurs seul n’est en capacité d’atteindre les objectifs pourtant indispensables du maintien des patrimoines nourriciers en même temps que la fourniture des biens et services que nous prodiguent les terres.
La transition agricole est aujourd’hui une injonction. Les options sont limitées et dans ce contexte il est impératif de valoriser les potentialités de l’agroécologie et de contrer les arguments des lobbies de l’agriculture industrielle dont on connaît désormais toutes les nuisances sur les sols, l’eau et la santé. Surtout, les gouvernements doivent cesser de céder aux pressions de l’agrobusiness à grande échelle et s’opposer plus fermement à la tendance à l’accaparement des terres pour des intérêts privés court-termistes. Leur soutien plus affiché à l’agroécologie devrait se traduire enfin en actions concrètes et durables par les agriculteurs eux-mêmes. Ces derniers, en véritables artisans de la terre, se sentiraient ainsi plus reconnus et acteurs de la cible 15.3 des objectifs du développement durable à savoir «atteindre un monde neutre en dégradation des terres » et ses trois niveaux d’action, consistant à (i) éviter de dégrader, (ii) réduire la dégradation qu’on ne peut éviter et (iii) restaurer les terres dégradées.
Marc Dufumier – Patrice Burger – Manon Albagnac
CARI – France